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L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme

              Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905)              144

 

 

 

 

Max WEBER

 

 

(1904-1905)

 

 

 

 

 

 

L’éthique protestante

et l’esprit du

CAPITALISME

 

 

 

 

 

 

Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay,

professeur de sociologie

Courriel: jmt_sociologue@videotron.ca

Site web: http://pages.infinit.net/sociojmt

 

Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"

Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

 

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque

Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi

Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

 

 

 


 

 

Table des matières

 

 

 

Avant-propos

 

CHAPITRE PREMIER. - Le problème

 

              Confession et stratification sociale.

              L' « esprit » du capitalisme.

              La notion de Beruf chez Luther. Objectifs de la recherche.

 

CHAPITRE  DEUXIÈME. - L'éthique de la besogne dans le protestantisme ascétique

              Les fondements religieux de l'ascétisme séculier.

 

              A. Le calvinisme

              B. Le piétisme

              C. Le méthodisme

              D. Les sectes baptistes

 

              Ascétisme et esprit capitaliste.

 

OUVRAGES CITÉS

 

 

 

 

 

 

Le mêm texte est disponible

en format image (converti en format pdf)

sur le site de la Bibliothèque nationale de France :

 

http://gallica.bnf.fr

 


 

 

 

 

 

AVANT-PROPOS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ß (retour à la table des matières)

 

 

[1] Tous ceux qui, élevés dans la civilisation européenne d'aujourd'hui, étudient les problèmes de l'histoire universelle, sont tôt ou tard amenés à se poser, et avec raison, la question suivante : à quel enchaînement de circonstances doit-on imputer l'apparition, dans la civilisation occidentale et uniquement dans celle-ci, de phénomènes culturels qui - du moins nous aimons à le penser - ont revêtu une signification et une valeur universelle?

 

Ce n'est qu'en Occident qu'existe une science dont nous reconnaissons aujourd'hui le développement comme « valable ». Certes, des connaissances empiriques, des réflexions sur l'univers et la vie, des sagesses profondes, philosophiques ou théologiques, ont aussi vu le jour ailleurs - bien que le développement complet d'une théologie systématique, par exemple, appartienne en propre au christianisme, influencé par l'hellénisme (seuls l'Islam et quelques sectes de l'Inde en ont montré des amorces). Bref, nous constatons ailleurs le témoignage de connaissances et d'observations d'une extraordinaire subtilité, surtout dans l'Inde, en Chine, à Babylone, en Égypte. Mais ce qui manquait à l'astronomie, à Babylone comme ailleurs - l'essor de la science des astres à Babylone n'en est que plus surprenant -, ce sont les fondements mathématiques que seuls les Grecs ont su lui donner. Dans l'Inde, la géométrie ne connaissait pas la « démonstration » rationnelle, élaborée elle aussi par l'esprit grec au même titre que la physique et la mécanique; de leur côté, les sciences naturelles indiennes, si riches en observations, ignoraient la méthode expérimentale qui est - hormis quelques tentatives dans l'Antiquité - un produit de la Renaissance, tout comme le laboratoire moderne. En conséquence la médecine, d'une technique empirique très développée, notamment dans l'Inde, y était dépourvue de fondement biologique et surtout biochimique. Hormis l'Occident, aucune civilisation [2] ne possède une chimie rationnelle.

 

La méthode de Thucydide manque à la haute érudition des historiens chinois. Certes, Machiavel trouve des précurseurs dans l'Inde, mais toutes les politiques asiatiques sont dépourvues d'une méthode systématique comparable à celle d'Aristote, et surtout leur font défaut les concepts rationnels. Les formes de pensée strictement systématiques indispensa­bles à toute doctrine juridique rationnelle, propres au droit romain et à son rejeton, le droit occidental, ne se rencontrent nulle part ailleurs. Et cela malgré des débuts réels dans l'Inde, avec l'école Mîmâmsâ, malgré de vastes codifications, comme en Asie antérieure, et en dépit de tous les livres de lois indiens ou autres. En outre seul l'Occident connaît un édifice tel que le droit canon.

 

De même pour l'art. D'autres peuples ont eu probablement une oreille musicale plus développée que la nôtre; à coup sûr, ils ne l'avaient pas moins délicate. Diverses sortes de polyphonies ont été largement répandues dans le monde. On trouve ailleurs que chez nous le déchant, le jeu simultané de plusieurs instruments. D'autres ont connu et calculé nos intervalles rationnels musicaux. Mais la musique rationnellement harmonique - contrepoint et harmonie -; la formation du matériel sonore à partir des accords parfaits; notre chromatis­me et notre enharmonie, non pas rapportés à un système de distances [distanzmäBig], mais, depuis la Renaissance, interprétés en termes d'harmonie rationnelle; notre orchestre groupé autour du quatuor à cordes, avec son ensemble organisé d'instruments à vent et sa basse continue; notre système de notation, qui a rendu possibles la composition et l'exécution de la musique moderne et en assure l'existence durable; nos sonates, symphonies, opéras - bien qu'il y eût dans les arts musicaux les plus divers musique à programme, altérations tonales et chromatisme - et le moyen de les exécuter, c'est-à-dire nos instruments fondamentaux : orgue, piano, violon, etc. -, voilà qui n'existe qu'en Occident.

 

Durant l'Antiquité et en Asie, l'ogive a été employée comme élément décoratif; on prétend même que l'Orient n'a pas ignoré la croisée d'ogives. Mais l'utilisation rationnelle de la voûte gothique pour répartir les poussées, pour couvrir des espaces de toutes formes et surtout en tant que principe de construction de vastes monuments, base d'un style englobant sculpture et peinture, tel que le créa le Moyen Age, tout cela est inconnu [3] ailleurs que chez nous. Il en va de même de la solution du problème de la coupole, dont le principe technique a pourtant été emprunté à l’Orient, et de la rationalisation devenue pour nous « classique » de l'art dans son ensemble - en peinture par l'utilisation rationnelle de la perspective linéaire et aérienne - que nous a value la Renaissance. L'imprimerie existait en Chine, mais en Occident seulement est née une littérature imprimée, uniquement conçue en vue de l'impression et lui devant son existence, tels la « presse » et les « périodiques ». On trouve en Chine, dans l'Islam, toutes sortes d'instituts d'enseignement supérieur dont certains ne sont pas sans analogies superficielles avec nos universités, du moins avec nos grandes écoles. Mais une recherche scientifique rationnelle, systématique et spécialisée, un corps de spécialistes exercés, n'ont existé nulle part ailleurs à un degré approchant l'importance prédominante qu'ils revêtent dans notre culture. C'est vrai avant tout du bureaucrate spécialisé, pierre angulaire de l'État et de l'économie modernes en Occident. Voilà un personnage dont on a connu des précurseurs, mais qui jamais et nulle part n'avait encore été partie intégrante de l'ordre social. Le bureaucrate, le bureaucrate spécialisé lui-même, est sans doute un phénomène fort ancien dans maintes sociétés, et des plus différentes. Mais à aucune autre époque, ni dans aucune autre contrée, on aura éprouvé à ce point combien l'existence sociale tout entière, sous ses aspects politiques, techniques, économiques, dépend inévitablement, totalement, d'une organisation de bureaucrates spécialisés et compétents. Les tâches majeures de la vie quotidienne sont entre les mains de bureaucrates qualifiés sur le plan technique et commercial, et surtout de fonctionnaires de l'État qualifiés sur le plan juridique.

 

L'organisation de la société en corps ou états [Stand] a été largement répandue. Mais la monarchie fondée sur les états [Ständestaat], le rex et regnum au sens occidental, n'a été connue que de notre civilisation. De plus, Parlements constitués par des « représentants du peuple » élus périodiquement, gouvernements de démagogues, chefs de partis, « ministres » responsables devant le Parlement, tout cela appartient en propre à l'Occident, bien que naturellement les « partis » politiques, au sens d'organisations cherchant à influencer et à conquérir le pouvoir, aient existé partout. D'une façon générale, l'«État », défini comme une institution politique ayant une « constitution » écrite, un droit rationnellement établi et une administration orientée par des [4] règles rationnelles ou « lois », des fonctionnaires compétents, n'est attesté qu'en Occident avec cet ensemble de caractéristiques, et ce, en dépit de tous les rapprochements possibles.

 

Tout cela est également vrai de la puissance la plus décisive de notre vie moderne : le capitalisme.

 

La « soif d'acquérir », la « recherche du profit », de l'argent, de la plus grande quantité d'argent possible, n'ont en eux-mêmes rien à voir avec le capitalisme. Garçons de cafés, médecins, cochers, artistes, cocottes, fonctionnaires vénaux, soldats, voleurs, croisés, piliers de tripots, mendiants, tous peuvent être possédés de cette même soif - comme ont pu l'être ou l'ont été des gens de conditions variées à toutes les époques et en tous lieux, partout où existent ou ont existé d'une façon quelconque les conditions objectives de cet état de choses. Dans les manuels d'histoire de la civilisation à l'usage des classes enfantines on devrait enseigner à renoncer à cette image naïve. L'avidité d'un gain sans limite n'implique en rien le capitalisme, bien moins encore son « esprit ». Le capitalisme s'identifierait plutôt avec la domination [Bändigung], à tout le moins avec la modération rationnelle de cette impulsion irrationnelle. Mais il est vrai que le capitalisme est identique à la recherche du profit, d'un profit toujours renouvelé, dans une entreprise continue, rationnelle et capitaliste - il est recherche de la rentabilité. Il y est obligé. Là où toute l'économie est soumise à l'ordre capitaliste, une entreprise capitaliste individuelle qui ne serait pas animée [orientiert] par la recherche de la rentabilité serait condamnée à disparaître.

 

Définissons à présent nos termes d'une façon plus précise qu'on ne le fait d'ordinaire. Nous appellerons action économique « capitaliste » celle qui repose sur l'espoir d'un profit par l'exploitation des possibilités d'échange, c'est-à-dire sur des chances (formellement) pacifiques de profit. L'acquisition par la force (formelle et réelle) suit ses propres lois et il n'est pas opportun (mais comment l'interdire à quiconque?) de la placer dans la même catégorie que l'action orientée (en dernière analyse) vers le profit provenant de l'échange [1]. Si l'acquisition capitaliste [5] est recherchée rationnellement, l'action correspondante s'analysera en un calcul effectué en termes de capital. Ce qui signifie que si l'action utilise méthodiquement des matières ou des services personnels comme moyen d'acquisition, le bilan de l'entreprise chiffré en argent à la fin d'une période d'activité (ou la valeur de l'actif évalué périodiquement dans le cas d'une entreprise continue) devra excéder le capital, c'est-à-dire la valeur des moyens matériels de production mis en œuvre pour l'acquisition par voie d'échange. Peu importe qu'il s'agisse de marchandises in natura données in commenda à un marchand itinérant, dont le profit final peut consister en d'autres marchandises in natura acquises dans le commerce; ou bien qu'il s'agisse d'une usine dont l'actif, représenté par des bâtiments, des machines, de l'argent liquide, des matières premières, des produits finis ou semi-finis, des créances, est compensé par des engagements. Ce qui compte, c'est qu'une estimation du capital soit faite en argent; peu importe que ce soit par les méthodes de la comptabilité moderne ou de toute autre manière, si primitive et rudimentaire soi-telle. Tout se fait par bilans. Au début de l'entreprise : bilan initial; avant chaque affaire : estimation du profit probable; à la fin : bilan définitif visant à établir le montant du profit. Par exemple, le bilan initial d'une commenda devra déterminer la valeur en argent, reconnue exacte par les associés, des marchandises confiées (dans la mesure où elles n'ont pas déjà forme monétaire au départ); et un bilan final permettra de répartir les profits et les pertes. Chaque opération des associés reposera sur le calcul dans la mesure où les transactions seront rationnelles. Il arrive, même de nos jours, qu'on ne fasse ni calcul ni [6] estimation précise, qu'on s'en tienne soit à une approximation, soit à un procédé simplement traditionnel ou conventionnel, lorsque les circonstances n'imposent pas de calcul précis. Mais cela ne touche qu'au degré de rationalité de l'acquisition capitaliste.

 

 

L'important pour notre concept, ce qui détermine ici l'action économique de façon décisive, c'est la tendance [Orientierung] effective a comparer un résultat exprimé en argent avec un investissement évalué en argent [Geldschätzungseinsatz], si primitive soit cette comparaison. Dans la mesure où les documents économiques nous permettent de juger, il y a eu en ce sens, dans tous les pays civilisés, un capitalisme et des entreprises capitalistes reposant sur une rationalisation passable des évaluations en capital [Kapitalrechnung]. En Chine, dans l'Inde, à Babylone, en Égypte, dans l'Antiquité méditerranéenne, au Moyen Age aussi bien que de nos jours. Il ne s'agissait pas seulement d'opérations individuelles [Einzelunternehmungen] isolées, mais d'entreprises économiques entièrement fondées sur le renouvellement d'opérations capitalistes isolées, voire des exploitations permanentes. Pen­dant longtemps cependant, le commerce n'a pas revêtu comme le nôtre aujourd'hui un caractère permanent; il consistait essentiellement en une série d'opérations isolées. Ce n'est que graduellement que l'activité des gros négociants a gagné une cohérence interne (notam­ment avec l'établissement de succursales). En tout cas, entreprise capitaliste et entrepreneur capitaliste sont répandus à travers le monde depuis des temps très anciens, non seulement en vue d'affaires isolées, mais encore pour une activité permanente.

 

Toutefois, c'est en Occident que le capitalisme a trouvé sa plus grande extension et connu des types, des formes, des tendances qui n'ont jamais vu le jour ailleurs. Dans le monde entier il y a eu des marchands : grossistes ou détaillants, commerçant sur place ou au loin. Toutes sortes de prêts ont existé; des banques se sont livrées aux opérations les plus variées, pour le moins comparables à celles de notre XVIe siècle. Les prêts maritimes, les commenda, les associations et sociétés en commandite ont été largement répandus et ont même parfois revêtu une forme permanente. Partout où ont existé des crédits de fonctionnement pour les institutions publiques, les prêteurs sont apparus : à Babylone, en Grèce, dans l'Inde, en Chine, à Rome. Ils ont financé des guerres, la piraterie, des marchés de fournitures, des opérations immobilières [7] de toutes sortes.

 

Dans la politique d'outre-mer, ils ont joué le rôle d'entrepreneurs coloniaux, de planteurs possesseurs d'esclaves, utilisant le travail forcé. Ils ont pris à ferme domaines et charges, avec une préférence pour le recouvrement des impôts. Ils ont financé les chefs de partis en période d'élections et les condottieri en temps de guerres civiles. En fin de compte, ils ont été des spéculateurs à la recherche de toutes les occasions de réaliser un gain pécuniaire. Cette variété d'entrepreneurs, les aventuriers capitalistes, a existé partout. À l'exception du commerce ou des opérations de crédit et de banque, leurs activités ont revêtu un caractère irrationnel et spéculatif, ou bien elles se sont orientées vers l'acquisition par la violence, avant tout par des prélèvements de butin : soit directement, par la guerre, soit indirectement, sous la forme permanente du butin fiscal, c'est-à-dire par l'exploitation des sujets. Autant de caractéristiques que l'on retrouve souvent encore dans le capitalisme de l'Occident moderne : capitalisme des flibustiers de la finance, des grands spéculateurs, des pourchasseurs de concessions coloniales, des grands financiers. Et surtout dans celui qui fait son affaire de l'exploitation des guerres, auquel se trouve liée, aujourd'hui comme toujours, une partie, mais une partie seulement, du grand commerce international.

 

Mais, dans les temps modernes, l'Occident a connu en propre une autre forme de capita­lisme : l'organisation rationnelle capitaliste du travail (formellement) libre, dont on ne ren­con­tre ailleurs que de vagues ébauches. Dans l'Antiquité, l'organisation du travail servile n'a atteint un certain niveau de rationalisation que dans les plantations et, à un moindre degré, dans les ergasteria. Au début des temps modernes, la rationalisation a encore été plus res­trein­te dans les fermes et les ateliers seigneuriaux, ainsi que dans les industries domesti­ques des domaines seigneuriaux utilisant le travail servile. De véritables industries domes­tiques, recourant au travail libre, n'ont existé hors de l'Occident - le fait est avéré - qu'à l'état isolé. L'emploi pourtant très répandu de journaliers n'a conduit qu'exceptionnellement à la mise sur pied de manufactures - et cela sous des formes très différentes de l'organisation industrielle moderne (monopoles d'État) -, jamais en tout cas à une organisation de l'apprentissage du métier à la manière de notre Moyen Age.

 

 

Mais l'organisation rationnelle de l'entreprise, liée aux prévisions d'un marché régulier et non aux occasions irrationnelles ou politiques de spéculer, n'est pas la [8] seule particularité du capitalisme occidental. Elle n'aurait pas été possible sans deux autres facteurs importants : la séparation du ménage [Haushalt] et de l'entreprise [Betrieb], qui domine toute la vie économique moderne; la comptabilité rationnelle, qui lui est intimement liée. Nous trouvons ailleurs également la séparation dans l'espace du logis et de l'atelier (ou de la boutique) - exemples : le bazar oriental et les ergasteria de certaines civilisations. De même, au Levant, en Extrême-Orient, dans l'Antiquité, des associations capitalistes ont leur comptabilité indépendante. Mais par rapport à l'indépendance moderne des entreprises ce ne sont là que de modestes tentatives. Avant tout, parce que les conditions indispensables de cette indépen­dance, à savoir notre comptabilité rationnelle et notre séparation légale de la propriété des entreprises et de la propriété personnelle, font totalement défaut, ou bien n'en sont qu'à leurs débuts [2]. Partout ailleurs, les entreprises recherchant le profit ont eu tendance à se développer à partir d'une grande économie familiale, qu'elle soit princière ou domaniale (I'oikos); elles présentent, comme l'a bien vu Rodbertus, à côté de parentés superficielles avec l'économie moderne, un développement divergent, voire opposé.

 

 

Cependant, en dernière analyse, toutes ces particularités du capitalisme occidental n'ont reçu leur signification moderne que par leur association avec l'organisation capitaliste du travail. [9] Ce qu'en général on appelle la « commercialisation », le développement des titres négociables, et la Bourse qui est la rationalisation de la spéculation, lui sont également liés, Sans l'organisation rationnelle du travail capitaliste, tous ces faits - en admettant qu'ils demeurent possibles - seraient loin d'avoir la même signification, surtout en ce qui concerne la structure sociale et tous les problèmes propres à l'Occident moderne qui lui sont connexes. Le calcul exact, fondement de tout le reste, n'est possible que sur la base du travail libre.

 

Et comme, ou plutôt parce que, en dehors de l'Occident on ne trouve pas trace d'une organisation rationnelle du travail on ne trouve pas davantage trace d'un socialisme rationnel. Sans doute le reste du monde a-t-il connu l'économie urbaine, les politiques de ravitaillement urbain, les théories princières du mercantilisme et de la prospérité, le rationnement, la régulation de l'économie, le protectionnisme et les théories du laisser-faire (en Chine). Il a connu aussi des économies communistes et socialistes de types divers : communisme familial, religieux ou militaire, socialisme d'État (en Égypte), cartels monopolistes et organismes de consommateurs. Bien qu'il y ait eu partout des privilèges de marchés pour les cités, des corporations, des guildes et toutes sortes de différences légales entre la ville et la campagne, le concept de « bourgeois » et celui de « bourgeoisie » ont été pourtant ignorés ailleurs qu'en Occident. De même, le «prolétariat », en tant que classe, ne pouvait exister en l'absence de toute entreprise organisant le travail libre. Sous diverses formes, on rencontre partout des « luttes de classes » : entre créanciers et débiteurs, entre propriétaires fonciers et paysans sans terres, ou serfs, ou fermiers, entre commerçants et consommateurs ou proprié­taires fonciers. Ailleurs qu'en Europe, cependant, on ne trouve que sous une forme embryonnaire les luttes entre commanditaires et commandités de notre Moyen Age occidental. L'antagonisme moderne entre grand entrepreneur industriel et ouvrier salarié libre était totalement inconnu. D'où l'absence de problèmes semblables à ceux que connaît le socialisme moderne.

 

[10] Par conséquent, dans une histoire universelle de la civilisation, le problème central - même d'un point de vue purement économique - ne sera pas pour nous, en dernière analyse, le développement de l'activité capitaliste en tant que telle, différente de forme suivant les civilisations : ici aventurière, ailleurs mercantile, ou orientée vers la guerre, la politique, l'administration; mais bien plutôt le développement du capitalisme d'entreprise bourgeois, avec son organisation rationnelle du travail libre. Ou, pour nous exprimer en termes d'histoire des civilisations, notre problème sera celui de la naissance de la classe bourgeoise occidentale avec ses traits distinctifs. Problème à coup sûr en rapport étroit avec l'origine de l'organisation du travail libre capitaliste, mais qui ne lui est pas simplement identique. Car la bourgeoisie...

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